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ROBERT OUMAOU | SANG COMMENT TERRE

Robert Oumaou est de cette catégorie d’artiste que l’on nomme « atypique ». Talentueux, franc, il ne mâche pas ses mots et use de son art pour entre autre mettre en exergue les maux dont souffre notre pays. Retour sur le parcours et les idées d’un tanbouyé hors du commun.

VIBZ : Dans les premières années de sa vie, Robert Oumaou avait déjà des aspirations révolutionnaires ?

Enfant j’étais sage, discipliné, studieux, silencieux voire rêveur. J’aimais observer les formes dessinées par les nuages, poussés par le vent. J’ai été énormément intrigué par mon grand père qui parlait peu et communiquait tout par le regard. En un froncement de sourcil ou un sourire tu savais ce qu’il t’était permis ou non.

VIBZ : Une éducation stricte dont tu ressens aujourd’hui les bienfaits ?

Lire l’heure sans montre en regardant le soleil. Communiquer avec la nature. Accomplir une pléthore de rites initiatiques comme aller chercher un piment rouge dans la pénombre des bois de Raizet Sainte Marie , forge ton courage, décuple ton intelligence et ton sens de la débrouillardise, ainsi que d’autres qualités latentes non soupçonnées. Mon éducation stricte mais bénéfique me permet aujourd’hui d’agir avec du recul, d’assainir mes relations avec autrui en étant capable de me taire, d’écouter, d’être patient, d’agir avec précaution et respect…….. Et si je dois me tromper derrière alors, tant pis !

VIBZ : Responsabilisé dès ta prime enfance, tu es de nature patiente et organisée. Quelles ont été les différentes phases de ta méticuleuse transcription musicale de la culture Guadeloupéenne ?

J’ai eu mon premier contact avec la musique dans les bois, ceux où vivait mon grand-père. Tous ces cris d’animaux qu’on entendait le soir, tous ces bruits et sonorités naturelles telles le vent dans les champs de cannes, les pas dans la boue, marcher sur de la paille de canne séchée, les concerts des oiseaux le matin, ont constitué une polyphonie de musiques naturelles que j’ai intégré sans même le savoir. Mon premier instrument, vu la conjoncture de l’époque, fut fabriqué par mes propres moyens. Ce fut une batterie faite en sacrifiant un goyavier. J’ai coupé ses branches de diverses hauteurs et mis en guise de tom et de caisse claire des sots de fer blanc et pris des arbrisseaux en guise de pédale. Mais à dire vrai, j’ai véritablement débuté la musique à 18 ans, quand j’ai quitté le lycée. Durant trois ans je me suis énormément exercé au ka à la cour Selbonne à Pointe-à-Pitre. J’ai perfectionné mon jeu, en travaillant de manière personnelle et intime ma relation avec l’instrument ; une heure par jour, de 5h à 6h. J’ai fais confiance à mon instinct en sachant que quelque chose de bénéfique arriverait à coup sûr. Ce fut entre autre la création du matwakè, marquage sur trois ka.

VIBZ : Tu es considéré comme un artiste talentueux mais atypique. Est-ce prémédité ? Comment qualifierais-tu ta musique ?

Je ne fais rien pour mais force est de constater que je suis toujours à contre courant. Depuis petit je ne ferme pas ma gueule pour plaire, je ne compte pas changer aujourd’hui. Quelque soit le prix que ça me coûte, je suis et c’est tout. L’humanité a fait le choix de privilégier le matérialisme à la spiritualité. Je pense que ma propension naturelle pour une musique « bio » et rigoureuse fonde mon originalité, mon atypisme dans une humanité, un monde musicale en proie au matérialisme. La vie m’a fait me rendre compte que l’on nous fait payer très cher notre originalité. Mais je suis prêt à en payer le prix. Je ne cherche pas à plaire mais à être. Ceux qui m’aiment ne pourront pas m’acheter. Ceux qui m’aiment ne pourront pas me vendre. Je mène des expériences musicales pour les autres et moi. Ma musique est une retranscription de mes réflexions mêlée aux émotions du pays.

VIBZ : Ta liberté n’est-elle pas une forme d’indifférence ?

Je ne pense pas l’être puisque je travaille pour la Guadeloupe. Si je l’étais j’aurai travaillé pour mes poches comme presque tout le monde le fait. Etant dans un pays ou l’argent ne va pas à la culture mais à la culture de l’argent, je travaille pour le meilleur, mais je m’attends au pire.

VIBZ : Comment parlerais-tu de la Guadeloupe à un étranger ou à un guadeloupéen assimilé ?

Partout où je suis, je parle de la Guadeloupe en des termes positifs. Certes, c’est un tout petit pays en superficie mais il possède un fort potentiel de développement, à un niveau mondial. Reste que toutes les énergies et potentiels de notre pays fassent synergie. Malheureusement, en Guadeloupe les initiatives personnelles sont toujours en avance par rapport aux structures qui doivent les accompagner depuis presque toujours.

VIBZ : Ta génération n’est-elle pas celle qui à vécu de plein fouet l’entrée de la Guadeloupe dans la mondialisation ?

Il y a eu un grand bouleversement dans la société guadeloupéenne – comme partout ailleurs, dans le milieu des années soixante. Avant il y avait beaucoup de stabilité, de fraternité, peu d’indifférence. Les gens ne pouvaient manger pendant que d’autres fouillent les poubelles comme cela se fait actuellement un peu partout en Guadeloupe. Aujourd’hui, les fruits et légumes tombent des arbres, pourrissent sur le sol, concurrencés par ceux, transgéniques, des supermarchés. Avant les gens allaient d’abord dans leur jardin avant d’aller dans leurs supermarchés. Au niveau de la cuisine pratiquée dans les restaurants, l’aliénation est aussi palpable. Les goûts sont étudiés pour satisfaire les touristes de passage. Il faut d’abord plaire à l’autre pour se plaire soi-même. Vivre dans la peau de l’autre peu être dangereux et irréversible. Beaucoup de gens de ma génération n’ont pas eu le bon positionnement. Beaucoup de nos compatriotes ont vendus leur terre pour des produits de consommations, des plaisirs éphémères. Au niveau musical on peut faire le même constat. C’est un combat pour faire admettre aux guadeloupéens que le gwoka est leur musique, alors que d’autres accourent du monde entier pour la découvrir et plus.

VIBZ : N’as tu pas l’impression de crier dans le désert ?

Je m’en fou ! Je n’ai jamais été assujetti ni soumis. Pour moi, le cri à plus d’importance que le désert. Il y a toujours un impact voire un écho. Je ne suis pas de ceux qui applaudissent des décisions despotiques, tyranniques, inhumaines.

VIBZ : Quel message souhaitiez-vous faire passer, Gwakasonné, en intitulant votre album « Présumés coupable » ?

Dans ce pays pour peu que l’on dise quelque chose de censé, « les gens bien pensants » comme le disait Brassens, disent que vous êtes un fouteur de trouble. Si vous dites que ce pays est une colonie, on dira qu’il faut vous interner. Pour peu que l’on refuse de faire partie du troupeau quel qu’il soit du reste ; on est « Présumé Coupable ».

VIBZ : A cette époque où vous sembliez au summum de votre pragmatisme révolutionnaire quels étaient vos rêves, vos ambitions ?

Nous étions à la fois rêveurs et lucides. Comme tous les jeunes nous pensions que nous allions changer le monde de notre vivant. Nous étions inspirés par les grands noms de l’histoire de la diaspora noire, du pacifisme, mais aussi et surtout par nos compatriotes et nos proches…. Sauf que je le demeure.

VIBZ : On décrit souvent votre musique comme étant envoûtante ? Comment créer vous cette alchimie mystique avec le public ?

Ma démarche dans la retranscription de la rythmique est d’essayer d’entendre l’inaudible afin de favoriser la création, l’évolution. Puis nous mélangeons le ka avec d’autres instruments tout en gardant l’âme du Gwo-KA.

VIBZ : Pourquoi ne pas être allé faire « breveter » votre musique à l’étranger ?

Ce qui doit se faire se fera mais ce n’est pas dans ma démarche d’aller me faire « labelliser ». De nombreux musiciens guadeloupéens, plus connus que nous on fait le tour du monde et restent tout aussi méconnus dans leur pays. Il ne s’agit pas uniquement de musique. Il s’agit également d’assimilation. Je suis artiste, pas médecin, il est difficile de désaliéner les gens qui ne le souhaitent pas. Je transmets ce que je peux, afin de faire perdurer les repères légués par nos parents pour que tous nos enfants ne soient complètement perdus.

VIBZ : Après la réédition des albums Gwakasonné l’an dernier, on s’attendait à un nouvel album du groupe. Pourquoi un album Solo intitulé « sang comment terre » ?

Nous étions arrivé après quelques années au bout d’un cycle, pas musicalement mais organisationnellement parlant. Nous étions très méticuleux, travaillions par ateliers six fois par semaine. Malgré notre énorme investissement, notre travail n’était pas reconnu à sa juste valeur. Nous étions visionnaires, en avance sur notre temps. Il y avait un problème entre l’offre et la demande. On a donc décidé d’interrompre momentanément avant que l’excès de travail ne devienne frustrant et destructif. J’ai décidé de faire un disque en solo afin de faire le point avec moi-même. J’aime les challenges. J’aime me mettre la pression avant de la mettre aux autres. J’avais énormément de maquette en stand by. Olvier Mathurin, connaissance de longue date et moi nous sommes faits mutuellement confiance et avons pris la décision de réaliser cet album dans lequel j’ai voulu m’associer à des artistes d’autres horizons mais de même culture. Le fonctionnariat artistique n’est pas pour moi. Je prends des risques.

VIBZ : Titre, visuels et thématique « chocs ». Une motivation de ton label, Golden Ears, et toi de retenir l’attention ?

Pour être plus précis nous avons souhaité captiver l’attention. J’ai travaillé avec olivier Mathurin pour le son. C’est un jeune plein d’avenir. Pour le visuel j’ai travaillé avec Kareen Fleming qui a adhéré de manière productive au concept. Je suis satisfait du travail réalisé en amont et je souhaite et pense que cet album aura une longue vie à l’instar des albums de Gwakasonné. Sans prétention, j’ai toujours foi en ce que je fais car j’essaie d’être honnête dans mes choix et mes actes. La reconnaissance pour moi importe peu car elle ne dépend pas de moi mais des autres. Je ne cherche à faire que du profit, ni à suivre les tendances ; encore moins à travailler en pensant aux attentes des médias. Quand on écoute cet album on voit que la musique qu’il contient diffère de ce que l’on entend en général. Dans ce créneau, c’est ma première satisfaction.

- INTERVIEW : MIKE CROIX
- CONTACT : ROBERT OUMAOU

1 mai 2008

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